Bienvenido en Santander, 

Señor Inspetor

 Astrid S.

 L’immonde volet vert pomme de l’agence ‘Fiat Lux’ était, en ce vendredi quatorze janvier, recouvert d’une fine couche de neige. Le détective Bonaldïe grelottait dans son petit bureau lugubre, qu’égayait un poster des Tropiques. Depuis le début de l’hiver, il n’avait songé qu’à quitter le pays, et à se faire muter dans un pays chaud. Ces cartes postales des Caraïbes envoyées par ses amis lui étaient insupportables. Et l’activité n’était pas des plus grandes, surtout en cette époque de l’année. Il s’endormit bientôt, des plages de sable fin plein la tête. Mais le téléphone sonna, et le réveilla, en l’arrachant à ses rêveries exotiques hivernales.

        

         Ses épais sourcils se froncèrent en un V, comme toujours lorsque Louis Bonaldïe, détective de seconde classe, réfléchissait. Sa main osseuse attrapa un crayon, et joua avec, nerveuse. Son informateur belge venait de le prévenir d’une piste, dans le cambriolage d’une des plus grandes bijouteries de la Place Vendôme. Il affirmait que plusieurs témoins pourraient lui donner des renseignements. Le détective cessa de frissonner l’instant d’une seconde : c’était l’affaire de sa vie ! Il enfila son triste manteau mité et regarda par la fenêtre. De longs frissons secouèrent alors à nouveau son épine dorsale : il neigeait encore…

          

         Après avoir attendu, en relisant pour la énième fois Ursule Mirouët, de Balzac, le détective perdit une bonne heure à traverser la ville enneigée dans un bus bondé. Il arriva enfin Place Vendôme. Un commissaire de police du nom de Farinel qu’il avait côtoyé dans sa jeunesse, lui glissa que le propriétaire de la boutique voulait s’adresser à un détective privé, parallèlement à la police, et qu’une place était à prendre. Et c’est ainsi que Louis Bonaldïe se retrouve avec une affaire surmédiatisée sur son pauvre dos cassé.

 

         Le choc passa après qu’il eut bu un petit whisky au bar de la Place, attablé avec ses éventuels témoins. Quatre des cinq personnes interrogées lui avaient fourni des informations intéressantes. Une vieille dame avait cru apercevoir une personne grande, et élancée. Un homme d’une vingtaine d’années avait vu une longue chevelure brune. Une jeune fille rapportait la vision d’une femme, confirmée par l’autre personne. Mais notre détective eut aussi sa part de chance. En sortant du bar, il se promena sur la Place, vers la bijouterie cambriolée. Il y découvrit le plus improbable des indices : une carte de bus espagnole, au nom probablement volontairement effacé, mais l’on pouvait distinctement voir une femme brune sur la photo. Il déchiffra son lieu de résidence : Santander.

 

         Toutes les économies du détective Bonaldïe dans l’achat du billet d’avion. Son souhait de chaleur se réalisait-il ?

 

         L’image que Bonaldïe se faisait de l’Espagne fondit comme neige au soleil. L’imposante cité de Santander, en ce début de soirée, était semblable à une termitière en activité. Des troupeaux de voitures dévalaient les collines bitumées. La ville elle-même n’était qu’un amas de briques, de béton, d’immeubles, un mélange d’ancien et de moderne, de simple et de fondamentalement complexe. Et l’inspecteur n’en fut que plus décontenancé. Santander se dressait devant lui, avec ses odeurs urbaines exécrables, et ses insectes grouillant qu’était chaque habitant. La nuit passa comme l’étaient ses premières impressions : mauvaise. Le calme revint au matin. La Place Pombo, où il s’arrêta l’espace d’un instant, lui réchauffa le cœur. Les chaudes couleurs – jaunes des édifices l’entourant, et vertes des arbres encore jeunes -, se mêlant avec douceur au gris épuré du ciel, et les cris de joie des enfants jouant sur la manège, faisaient de cet endroit un lieu rêvé. Bonaldïe se redressa, et au loin, vit la mer, et le Paseo Pereda qui courait devant. Longeant la rue Lepanto, l’inspecteur gagna la Place Alfonso XIII, où avait lieu son rendez-vous. Il s’assit sur un banc. L’air iodé venait à lui comme une caresse, le vent zigzaguait gaiement entre les feuilles des arbres encore verts, et là aussi, un manège faisait le bonheur des enfants, surplombé par la statue en l’honneur d’un capitaine d’artillerie. Comme cette ville lui semblait belle maintenant ! Bonaldïe ferma les yeux et soupira d’aise. 

 

Mais une voix brute l’éloigna de son nuage…L’inspecteur était posté dans une voiture, dans la rue Manuel Pombo Angulo. Le policier espagnol lui avait donné des informations précises. Dans cette rue, toujours animée par le passage de voitures, circulant entre les immeubles de briques, et les industries, se trouvait un bâtiment noir. Il se remarquait de par sa couleur, mais se confondait également avec la masse des bâtiments. La police espagnole avait assuré que c’était dans cet entrepôt que se trouvait le repère. Pourtant, - et c’était ce qui avait interpellé  Bonaldïe – elle n’en avait pas encore forcé les portes, ni démasqué le gang.

 

Au bout d’une journée d’attente, rien n’avait encore bougé, et l’entrepôt était toujours aussi grand, aussi noir, aussi lugubre. L’inspecteur finit par s’assoupir. Des lumières le réveillèrent bientôt. Des voitures de police entouraient l’usine, et les bandits sortaient les mains sur la tête.  Bonaldïe eut un haut-le-corps. Il venait de rater l’affaire de sa vie, en ayant agi trop tard, il était maintenant condamné à retourner dans son froid bureau parisien.

 

         Il se dirigea tristement vers le Juvenia Moda, bar douteux qui faisait l’angle de la rue Lepanto. Sa façade rouge et or, avec ses vitres blanches, nacrées, joyeuses, ne laissait en rien entrevoir l’intérieur, noir, sale, crasseux, et rempli d’une fumée épaisse et nauséabonde. Sans vigueur, il poussa la porte et lança un salut timide.

 

         La télévision du bar retransmettait l’affaire : c’était le scoop de l’année ! Un détail cependant n’échappa pas à l’inspecteur : il n’y avait que des hommes, et aucune trace de la femme ibérique. Le butin n’était pas mentionné. Sa bande avait été capturé, mais elle, la femme, volait toujours, les bijoux enfouis quelque part…L’Espoir revint à Bonaldïe. La Chance aussi.

 

         Une serveuse, grande, fine, brune, élancée, venait vers lui. A son bras, une breloque en or cliquetait. « Les serveuses ne portent pas d’or….Les serveuses ne portent pas d’or… ! » Cette ritournelle envahit les pensées de l’inspecteur. Instinctivement, il se leva, la suivit, et, au détour d’un couloir, la coinça, la menaçant de son revolver, au risque d’enfreindre les procédures. Il sortit la carte de bus. Elle savait qu’elle était perdue, et baissa les yeux, en murmurant une phrase que Bonaldïe ne comprit que plus tard. L’aventure était finie.

 

         Le retour de l’inspecteur en France fut fêté en grande pompe. Son bureau ne fut plus jamais froid et se furent désormais deux posters des Tropiques qui égayèrent les murs. Enfoncé dans un fauteuil vaste et confortable, l’inspecteur ferma les yeux. Soudain, comme un flash, la phrase murmurée par la femme prit tout son sens. Elle avait chuchoté :

 

« Bienvenido en Santander, Señor Inspector ! »